26/12/2003

Deux masques blancs

Hier en me promenant par hasard en ville, je suis entrée dans un de ces magasins où l’on trouve les cartons, perles, papiers et colle à bois. A droite, au bout d’un rayon, je me suis agenouillée devant des emballages de plastique dont l’étiquette indiquait encore les prix en anciens francs. Dedans, des masques. Blancs. Empilés comme des âmes au purgatoire. Ils semblaient attendre là depuis un millénaire. Leurs yeux vides me faisaient un peu peur, je crois. Pourtant je les ai regardés. J’ai dépassé le rayon,… puis je suis revenue sur mes pas.

 

J’ai à nouveau ouvert l’emballage de plastique, j’ai pris l'un des masques, un visage dont les traits me rappelaient ceux d’un homme, puis j’ai ouvert un second emballage et en ai sorti un autre visage, celui d’une femme. En rentrant chez moi, je savais précisément où j’allais les disposer, et avant même d’avoir enfilé mes vêtements de nuit, j’ai suspendu les masques blancs l’un à l’autre au-dessus des rideaux.

 

J’ai parfois le sentiment que leurs yeux me suivent où que j’aille, ou que leur visage change d’expression lorsque je leur tourne le dos. Homme et femme sont désormais inséparables. Ils ont attendu suffisamment de temps pour se retrouver… et si néanmoins ils feignent ne rien ressentir à la présence l’un de l’autre, il faudra bien que ces deux-là daignent s’expliquer un jour ou l’autre ! Je ne sais s’ils s’aiment ou se détestent, donc… je les laisse ensemble la journée. Je pense qu’ils ne reprennent le silence que lorsque je rentre le soir. Se sont-ils chuchoté des mots doux ou, incapables de se tourner l’un vers l’autre, se sont-ils contentés de se crier les pires choses ?

 

Ces visages m’impressionnent, et pourtant je les connais si bien puisque je les croise chaque jour. Surtout dans les transports en commun. Si par inadvertance on croise un de ces regards, ils se détournent immédiatement, alors je les reconnais ; ce sont eux, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Je déteste la neutralité de ces visages. Et s’ils me font peur, je sais que c’est parfois une question de survie. J’ai appris cela aussi. Mais j’ai encore bien du travail ; c’est peut-être pour cette raison que je reçois encore les gifles en plein visage et que mes joues restent chaudes parfois des années durant.

 

Mes deux nouveaux amis  rappellent à mon souvenir la dame qui prenait chaque matin le même bus que moi lorsque j’allais à l’école. Le tout premier jour, j’avais l’estomac noué, et j’étais la seule passagère à m’être assise dans le sens contraire à la direction du bus. Ainsi, j’avais le sentiment de pouvoir tout contrôler, d'avoir emprise sur tout ce qui allait se passer depuis le premier arrêt jusqu’à celui de l’école que j’allais découvrir pour la première fois. En face de moi, une dame regardait par la fenêtre. Elle semblait sourire. Aux lampadaires qui défilaient avec le paysage, ou à la vitre elle-même, je ne l’ai jamais su. Son sourire ne se lassait jamais de sourire; pas une seconde. Etait-ce peut-être… à moi ? J’y ai cru, et cela m’a rassurée.

 

Le lendemain, elle était encore là. Son sourire aussi. Et le jour suivant, et celui d’après le suivant, et tous les jours durant deux ans. Parfois, je la rencontre au hasard des rues, je reconnais son sourire et j’hésite encore : m’aurait-elle reconnue elle aussi ? Si je risque un « bonjour » je ne reçois en échange qu’un murmure et son sourire s’élargit un peu. Je lui dis bonjour. Parce que l’expression de son visage m’effraie et me rassure tout à la fois. Comme lorsque mon estomac luttait, dans sa contorsion, contre l’asphyxie tant je craignais mon premier jour dans cette nouvelle école.

 

Pour moi, ces visages, dans leur silence et leur lividité, cachent les pires choses, et c’est pour cela qu’ils ne laissent rien deviner. Ils couvrent beaucoup de violence et c’est pour pouvoir l’entendre un peu que j’ai suspendu les masques auprès de moi. Je voudrais découvrir un jour ce qui se trame au-dessous… Et comme ils m’intimident, lorsque je les reconnais en entrant dans la pièce, je les salue, puis je tends l’oreille…



13:18 Écrit par ptitanne | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

un trésor une mine de trésors ta littérature Anne, tu sais si bien décrire les émotions et les petits films à la Amélie!

Écrit par : Angie | 05/01/2004

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