07/02/2005

Le cadeau

Elle était arrivée par la porte vitrée qui donnait sur la rue, vêtue comme elle le faisait alors, d’un pardessus ligné aux couleurs vives qui lui donnait l’allure d’une étrangère, peintre ou poète, le sac en bandoulière de tissu usé, ses boucles brunes espiègles qui rebondissaient sur son front pâle.

 

Nous étions à peine entrées dans la petite pièce lorsque sa main a plongé dans le sac pour en sortir un morceau de bois. C’est pour ton anniversaire. Mais à cet âge-là on ne marche pas encore, on s’étonne, les rires montent maladroits, je ne marchais pas encore, je m’étais étonnée, mon rire était monté maladroit, que voulez-vous qu’on fasse d’un morceau de bois, j’étais entourée d’arbres, Petit Panthéon m’avait appris à y grimper jusqu’à la cime, d’où on s’emparait de la ville entière; je connaissais alors chaque feuille de chaque branche de chacun des douze arbres de la prairie, je rassemblais dans des boîtes en carton la sève que pleurait le cerisier, juste à côté des pommes de pin.

 

Que voulez-vous qu’on fasse d’un morceau de bois sec venant d’un arbre éteint depuis dix mille neuf cent cinquante-huit jours et qu’on n’a jamais épousé, qu’on n’a jamais embrassé, même pas caressé. Même lorsqu’il est gravé anniversaire dessus avec mon prénom à côté.

 

Morceau de bois a pris place sur la table de nuit, un peu pour faire plaisir à Bouclebrune, un peu pour pouvoir le surveiller ce nouveau venu, il devait bien avoir des choses à raconter ─mais vite, sans quoi il prendrait place dans l’armoire, et qu’on en finisse. On ne fait pas autant d’histoires d’un morceau de bois sec.

La poussière s’est déposée sur Morceau de bois, les jours et les années s’y sont déposés avec elle, pour le rendre un peu plus clair encore, comme recouvert d’une neige fine et grise. Un des jours de l’une des années, mon père a décidé qu’il était épuisant de tondre en tournant autour d’un arbre, surtout lorsqu’il y en a plein la prairie, un homme est venu abattre tous les arbres pour ne rien laisser, que la pluie d’or contre la clôture.

 

Avec la neige-poussière, avec les jours avec les années, j’étais tombée aussi, j’étais tombée malade. Une maladie grave dont je n’ai compris la nature que bien plus tard : je manquais d’air. En faisant abattre les arbres mon père avait arraché mes racines et ma verdure intérieure, j’avais souffrance jusqu’à mon extérieur. Le besoin de vert s’est déposé peu à peu sur mon écorce pour la rendre de plus claire en plus claire, comme recouverte d’une neige fine et grise. Cette maladie exige un traitement de luxe, quelques kilomètres jusqu’au bois le plus proche pour consulter ces grands bonshommes recouverts de mousse, qui me considèrent d’un air un peu grave, prennent ma tension, toussez, inspirez profondément, expirez.

 

Mais on ne guérit pas d’un arbre. Alors de douze…

 

J’ai ôté la poussière pour qu’il puisse prendre l’air à nouveau, transpirer sa vie et la mienne avec, le morceau de bois sec.

14:19 Écrit par ptitanne | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

!!! *émotions*

quel beau texte!!!!

Écrit par : tgtg | 07/02/2005

... je te salue !

Écrit par : marie@ | 14/02/2005

magnifique! on a tous un Morceau de bois qui dort sur notre table de nuit... on a tous un souvenir qui nous rattache à nos racines... qui nous aide ç mieux respirer... bisous

Écrit par : nanou | 17/02/2005

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