30/05/2006

Deux arbres

Ma mère devait n’avoir pas plus de dix ans lorsqu’on les a plantés dans la terre tendre et nue, une avenue calme alors, eux fragiles arbrisseaux appuyés maladroits contre leurs tuteurs, deux gosses encore. Ils avaient eu le temps de s’adopter l’un l’autre, de nouer des conversations semblables avec le vent, les oiseaux et les chats errants, entre la lumière et le passage des vélos.

 

Puis, quand ils étaient devenus assez forts, c’étaient les enfants qui s’appuyaient contre eux, et aussi quelques vieux qui passant la main sur leur écorce y cherchaient leur souffle pour prolonger leur promenade. Mille fois j’avais dû passer distraitement devant eux dans mes allées et venues, et dans mon sot empressement je crois que je ne les avais pas vus, au fond leur feuillage ressemblait à celui de leurs voisins, surtout en ces derniers jours de printemps, où leurs fleurs avaient à peine gardé quelques derniers pétales.

 

Puis la nuit de samedi, un homme ayant eu très soif sans doute, a joué aux quilles, il a manqué le virage et brisé les deux arbres. Ce n’est rien, l’homme est en vie, ce n’est rien… Juste deux arbres de la commune, plantés sur une avenue sans grande importance, il y aura place pour y garer les voitures.

 

C’est le sifflement d’une tronçonneuse qui m’a tirée du sommeil, dans le noir je ne distinguais pas bien. Mais ce bruit de mes deux arbres qui s’effondrent l’un après l’autre, deux rois qu’on a chassés de leur royaume, ce tremblement résonne encore dans la chambre, il résonne et prend toute la place, ce grondement je crois que la Terre entière a dû l’entendre, et la petite plante sur ma table basse, dans son immobilité apparente, je l’ai entendue se tendre tout entière vers la fenêtre et vers la rue. J’ai mis un long moment avant de laver ma tête de cette chute et de ce bruit, retrouver le sommeil.

 

Mardi matin, un camion-benne s’est arrêté, un homme aux mains lourdes en est sorti, sans délicatesse il a repoussé quelques branches avec le pied. Une mâchoire énorme s’est ouverte, soulevé les branches et puis les morceaux des troncs, pour les amasser dans la benne, en appuyant dessus pour faire place.

 

Longtemps je suis restée accoudée au divan, derrière le rideau comme font les badauds, je voulais voir ces petites feuilles dépassant du camion, recroquevillées sur elles-mêmes pour chercher sans doute si tout au fond quelque part il restait un peu de vie. Je voulais les regarder, ne pas les quitter des yeux jusqu’à ce que le camion disparaisse au bout de la rue.

 

On m’a dit un jour que ce n’est pas en leur centre que les arbres portent la vie, mais à l’écorce. En heurtant leur écorce je crois que la voiture les avait touchés en plein cœur.

 

Mais les arbres sont éternels, je le sais. Je le vois bien, j’habite un ancien verger, et à chaque endroit où un arbre a poussé, l’herbe est un peu plus verte, un peu plus haute, un peu plus vive que partout autour. Bien après eux, la terre se souvient des arbres qu’elle a nourris, et eux y dessinent leur espace d’une encre indélébile.

 

Un jour peut-être, sans doute, ce grondement lancinant de deux arbres qui s’effondrent, je cesserai de l’entendre, et j’irai voir, là où les passants déjà reprennent leur course, le signe d’une présence qui n’en finit pas.

13:21 Écrit par ptitanne | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

01/05/2006

 

 
J’attends d’avoir une maison de lumière et de silence pour écouter pousser la terre.

 

J’attends qu’il n’y ait plus personne à une terre à la ronde, pour pouvoir m’écouter pousser aussi.

 

J’attends de me poser en lisière du monde

pour n’avoir à faire que demeurer sans cesse dans l’inquiétude d’être au monde.

 

J’attends de naître plus que cela.

01:07 Écrit par ptitanne | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |